Pourquoi la dangerosité du Ricard est souvent sous-estimée ?

On sert un Ricard en terrasse, on ajoute de l’eau bien fraîche, le verre se trouble et la conversation démarre. Le Ricard est un spiritueux titrant à 45 % d’alcool, une réalité qui se noie dans le geste familier de la carafe d’eau.

Ricard et consommation domestique : un spiritueux banalisé dans les placards

Le pastis est souvent abordé sous l’angle de la réglisse ou du degré d’alcool pris isolément, sans attention particulière au contexte le plus courant de consommation : la cuisine, le salon, le réfrigérateur familial.

Le format Ricard 1 litre figure parmi les tout premiers produits de grande consommation en chiffre d’affaires en France, aux côtés de l’eau Cristaline et de Coca-Cola, avec un chiffre d’affaires d’environ 302 millions d’euros sur l’exercice 2023/2024. Les volumes globaux de pastis en France ont chuté de manière continue, passant d’environ 130 millions de litres en 1995 à près de 42 millions de litres en 2024.

La baisse des volumes ne signifie pas que le produit a disparu des habitudes. Ricard reste massivement présent dans les placards domestiques, ce qui favorise une consommation régulière et peu surveillée. On ne débouche pas une bouteille de whisky de la même manière qu’on se sert un pastis avant le dîner : le geste est perçu comme anodin, presque hygiénique dans certaines régions du sud.

Teneur en alcool du pastis : pourquoi la dilution ne protège pas

Un verre standard de Ricard (environ 2,5 cl) dilué dans cinq volumes d’eau contient la même quantité d’éthanol pur qu’un verre de vin de 12,5 cl. La dilution modifie le goût, la couleur, la sensation en bouche, mais pas la dose d’alcool ingérée.

Homme seul en terrasse de café avec un verre de pastis Ricard, évoquant la consommation solitaire d'alcool anisé

Le piège vient de deux réflexes courants :

  • On rallonge son verre d’eau sans recompter la dose de Ricard déjà versée, ce qui donne l’impression de boire « de l’eau anisée » alors que l’alcool est toujours là.
  • On se ressert plus facilement parce que la bouteille est ouverte, posée sur la table, et que le geste de verser 2 cl paraît dérisoire.
  • On associe le pastis à un moment de détente (apéritif, pétanque, barbecue) où le comptage des verres passe au second plan.

Résultat : deux à trois pastis avant le repas équivalent à une demi-bouteille de vin, sans que la personne ait l’impression d’avoir « bu ». Cette sous-estimation du dosage réel est le premier mécanisme par lequel la dangerosité du Ricard échappe au radar.

Glycyrrhizine et tension artérielle : un risque spécifique au pastis

L’alcool seul ne résume pas le problème. Le Ricard contient de la réglisse, et plus précisément de la glycyrrhizine, un composé qui agit directement sur la régulation de la pression artérielle. Des cas d’intoxication grave liés à une consommation excessive de produits contenant de la réglisse ont nécessité des soins d’urgence en France.

Le mécanisme est bien identifié : la glycyrrhizine provoque une rétention de sodium et une perte de potassium, ce qui fait monter la tension et peut déclencher des troubles du rythme cardiaque. Ce qui rend le pastis particulier, c’est qu’il combine cet effet avec celui de l’alcool, lui-même facteur d’hypertension.

Profils à risque souvent ignorés

On pense spontanément aux personnes déjà hypertendues ou sous diurétiques. L’Anses souligne que l’excès de réglisse peut provoquer des symptômes d’intoxication chez des personnes sans hypertension artérielle préexistante et ne prenant pas de diurétiques hypokaliémiants. Autrement dit, un consommateur régulier de pastis qui se croit en bonne santé peut développer une hypokaliémie sans signal d’alerte préalable.

Les mises en garde inscrites sur les emballages des produits contenant de la réglisse ciblent principalement les personnes souffrant d’hypertension. Selon l’Anses, ces avertissements sont insuffisants car ils excluent des profils pourtant vulnérables.

Publicité et image du Ricard : une perception culturelle qui masque le risque

Le pastis bénéficie en France d’un capital sympathie que peu d’autres alcools possèdent. On l’associe à la Provence, à la pétanque, aux vacances, à la convivialité méridionale. Cette image fonctionne comme un filtre : elle rend presque incongru le fait de parler de dangerosité à propos d’une boisson si « française ».

Vue de dessus d'une bouteille de Ricard vide et de verres usagés sur une table en bois, symbolisant les risques liés à la surconsommation de pastis

La loi Évin encadre strictement la publicité pour l’alcool en France, mais elle n’empêche pas le pastis d’occuper une place centrale dans l’imaginaire collectif. Le problème n’est pas la publicité directe, c’est la banalisation par la culture et le rituel social. Un apéritif au Ricard n’est pas perçu comme une prise d’alcool fort, alors qu’il en est une.

Cette perception explique aussi pourquoi la modération est plus difficile à appliquer avec le pastis qu’avec d’autres spiritueux. On ne boit généralement pas trois verres de vodka avant le repas sans que l’entourage réagisse. Trois pastis passent plus facilement inaperçus.

Consommation régulière de Ricard : les signaux à surveiller

Le risque le plus concret n’est pas le verre occasionnel en terrasse. C’est le pastis quotidien, celui qu’on ne compte plus, qui s’installe comme habitude domestique. Sur le plan hépatique, l’alcool à 45 % sollicite le foie de manière bien plus intense qu’une bière ou un verre de vin, à quantité d’éthanol égale, en raison de la concentration.

Quelques repères concrets pour évaluer sa consommation :

  • Un verre de Ricard standard (2,5 cl de pastis pur) représente une unité d’alcool, soit autant qu’un demi de bière ou un verre de vin.
  • Les repères de santé publique recommandent de ne pas dépasser deux verres standard par jour et de prévoir des jours sans consommation.
  • Une bouteille d’un litre de Ricard contient environ 40 doses standard, ce qui signifie qu’une bouteille terminée en moins de trois semaines par une seule personne dépasse largement les seuils recommandés.

La dangerosité du Ricard tient moins à sa composition qu’à la manière dont on le consomme. Un spiritueux à 45 % qui combine les effets de l’alcool et de la glycyrrhizine, servi dans un contexte de convivialité qui encourage le resservement, et protégé par une image culturelle rassurante : peu de boissons réunissent autant de facteurs de sous-estimation du risque.

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